Le harcèlement est, malheureusement, une pratique couramment subie par les autistes. Pour beaucoup d'aspis "invisibles", je dirais même que c'est souvent cette première manifestation de la société qui leur fait réellement prendre conscience qu'ils sont différents.

Enfant, railleries, mise à l'écart ou tours plus pendables qu'innocents étaient mon lot quotidien. Aussi, je rentrais parfois de l'école primaire les vêtements salis ou déchirés après un affrontement plus physique qu'à l'ordinaire. Un jour, je décidai que plus rien ne me toucherait. Je me réfugiais alors dans un univers où j'imaginais que j'étais le seul être humain dans un monde de robots. Cette tactique était efficace. Elle me permettait de rester détachée en toutes circonstances, même les plus humiliantes. J'étais quelqu'un d'infiniment supérieur à toutes ces machines mécaniques. Moi seule vivais, le reste n'était que décor...

A l'âge adulte, même si le regard des autres demeure inquisiteur et critique, la méchanceté apparait de façon moins flagrante et la vie nous a appris d'autres stratégies de défense. Si le harcèlement revient, il n'est plus le fait d'un phénomène de groupe mais provient d'individus manipulateurs ou xénophobes. A croire que l'âge dit "innocent" est le plus cruel... En tant que parent, j'espérais, sans illusion, que mon fils échapperait au harcèlement.

Il ne m'en a jamais parlé spontanément. Avec un caractère encore plus passif et moins communicatif que le mien, je me doutais bien qu'il devait constituer une cible privilégiée. Le premier incident sérieux est survenu en CE1. Coup de fil de l'école : on avait retrouvé un couteau dans le cartable de mon fils. Je suis tombée des nues. Le personnel de l'établissement aussi. A l'époque, il était scolarisé dans une ZEP et parmi des congénères indisciplinés et en difficulté, il passait pour un élève modèle. Seule la pédopsychiatre avait réussi à lui extirper une explication : on lui avait lancé plusieurs fois "- Je vais te tuer !". Il avait pris la phrase au premier degré. La pédopsychiatre était enthousiaste ("- Mais, il va très bien votre garçon ! Vous vous rendez compte de l'instinct de survie qu'il a ?"), moi, beaucoup moins...

Par la suite, je trouvais des traces suspectes sur son corps. A force de l'observer et de le questionner, j'arrivais, au travers de ses réponses tronquées, à reconstituer vaguement une partie des avanies qu'on lui faisait subir. Il était le souffre-douleur de sa classe (et même des plus petits), ils se mettaient à plusieurs parfois pour lui tomber dessus. Je demandai une surveillance accrue lors des récréations. On me répondait que les autres élèves le taquinaient bien un peu mais que cela n'avait rien de méchant et que c'était à lui de faire des efforts pour s'intégrer. Mon fils a commencé à se dissiper, à moins bien travailler jusqu'à ce que je découvre qu'il s'agissait d'une manoeuvre stratégique pour être puni, donc privé de récréation. J'alertais les institutrices en vain. Une fois il est revenu avec ses lunettes dans un tel état qu'on aurait cru que quelqu'un s'était acharné à les détruire en sautant dessus à pieds joints. Le personnel de l'école connaissait l'auteur du méfait mais, encore une fois, "ce n'était pas méchant"...! J'ai dû menacer d'engager la responsabilité de l'établissement pour qu'ils me fournissent enfin les documents nécessaires pour mes démarches auprès de l'assurance du coupable...

De mon côté, je n'étais pas très offensive. Je ne pouvais pas l'encourager à recourir à la violence pour se défendre (ce qu'il aurait d'ailleurs été incapable de faire), j'essayais juste de lui donner davantage confiance en lui (tâche ardue) afin qu'il parvienne à maintenir à distance ses tourmenteurs (sa stature à elle seule aurait dû être dissuasive), je lui ai fait suivre des cours de karaté (il était aussi allergique au sport que moi)... Il attendait beaucoup d'un changement d'école. Je l'ai mis dans un collège privé catholique. Peine perdue, ce nouveau milieu n'était pas moins hostile. Heureusement, les enseignants l'ont vite remarqué, plus attentifs qu'en primaire. J'entendais pourtant toujours le même refrain : "- C'est à F de faire des efforts pour s'intégrer"...

Cette année a été très dure pour nous deux. J'étais moi-même victime de harcèlement sur mon lieu de travail, et par mon employeur, et par deux de mes collègues. Sachant que j'élevais seule mon fils, on s'était ingénié à m'imposer des horaires incompatibles avec une vie de famille. Livré à lui-même, mon fils angoissait, perdait le sommeil et régressait dans son autonomie. Moi, j'alternais, quand je ne cumulais pas, les malaises, les phases de dépression et de colère, les arrêts maladie... En grande difficulté financière, je concentrais toutes mes forces à tenir bon (ce boulot, j'en avais absolument besoin) sans me rendre compte de l'étendue des dégâts occasionnés tant pour mon fils que pour moi. Et puis, en début d'année civile, le collège m'a demandé de venir chercher mon fils : ne supportant plus le harcèlement qu'il subissait, il avait essayé de s'étrangler avec une ficelle...

J'ai énormément culpabilisé. J'étais affaiblie, préoccupée et surtout absente. Ma propre détresse et sa solitude l'avaient fragilisé. Après cet épisode, l'école a réagi très vite et très bien en impliquant tous les élèves et tous les professeurs entourant mon fils. Ils sont, depuis, restés très attentifs. F a été vu par deux psychologues, l'une à l'école et l'autre au CMP.

Peu de temps après, je suis convoquée par le docteur D qui me demande depuis combien de temps mon fils est concerné par le harcèlement. Depuis toujours. S'en plaint-il ? Jamais. C'est toujours moi qui dois le harceler de questions pour obtenir un minimum d'information. J'ajoute naïvement : "- La dernière fois que je lui ai demandé si les autres l'embêtaient toujours, il m'a répondu : ça va mieux, de toute façon, je m'y suis habitué maintenant". Réaction choquée du médecin : "- C'est grave ça ! (Se tournant vers mon fils) F, tu ne dois pas t'habituer à la violence et à la méchanceté, ce n'est pas normal." Je baisse la tête.

Longtemps après, ce dialogue me torture toujours autant.. En tant que mère, j'ai manqué à tous mes devoirs. Mon rôle était de le protéger, de ne pas le laisser se débattre seul contre des agressions injuste, de lui apprendre que, non, ce n'était pas normal. En tant qu'aspi, j'ai trop connu tout cela pour croire qu'il passerait au travers. Je voulais qu'il apprenne à trouver sa propre parade à cette menace bien réelle que constitue une société xénophobe (cf mon article "Xénophobie"). Mon propre passé m'avait rendue défaitiste.

Je n'ai pas de conseil à donner. Je ne suis moi-même qu'une maman aspie démunie qui n'a pas su toujours faire les bons choix. Je rappelle seulement à tous les parents d'autistes que nos enfants ont le profil type de victime de harcèlement, juste par leur différence. Je crois que mes parents ne s'en sont jamais rendu compte...