Mon ex-compagnon me disait souvent : "- Tu sais que tu pourrais être canon, si tu le voulais ?". "- Oui, je sais, mais j'ai pas envie" répondais-je avec ma modestie habituelle.

Je ne suis pas féminine.

Je vois d'ici certains se récrier. Ok, je peux passer pour une reine du sex-appeal à l'occasion. J'ai des tenues qui rendraient folle de jalousie la plus fashion des victimes. Il fut même un temps (lointain) où je ne pouvais pas sortir sans être plus maquillée qu'une voiture volée (c'était surtout pour pallier mon manque de confiance en moi et m'assurer que je pouvais séduire). J'ai même eu une brève carrière de modèle (les étoiles du show-biz n'ont jamais été assez fortes pour m'éblouir vraiment). Mais ceux qui me connaissent bien savent que même si je prends plaisir à être jolie parfois, je le fais à la façon d'un enfant qui se déguiserait. La plupart du temps, je m'habille à l'arrache avec des vêtements plus pratiques que seyants et justifie mon absence de maquillage quotidien par de l'allergie. Mon seul signe extérieur de féminité permanent est ma chevelure. Je suis très fière de mes cheveux longs malgré les intrus argentés qui viennent y dénoncer mon âge.

Ma fille et beaucoup de mes amis ne comprennent pas que dans la course aux hommages de l'autre sexe, j'essaie délibérément de me classer dans les outsiders, même pendant mes périodes de célibat. Attirer le regard des hommes est pour moi plus souvent gênant que flatteur, et quand je suis apprêtée, j'ai toujours l'impression d'être en représentation.

J'ai parfois eu des velléités d'affirmer ma féminité en contribuant à l'enrichissement de l'industrie cosmétique mais mes achats finissaient en décorations de salle de bain ou périmés au fond d'un placard. J'avais la flemme et, surtout, pas le réflexe de prendre soin de moi. Je n'ai découvert les produits dépilatoires, appris à me parfumer (toute odeur forte, bonne ou mauvaise, m'insupporte, ça n'aide pas) qu'après la quarantaine, pour faire plaisir à mes partenaires.

Je n'ai pourtant jamais eu de problème d'identification à mon sexe, contrairement à certains Asperger. Enfant, j'étais loin d'être un garçon manqué. On ne s'intéressait pas à mon physique, si ce n'était pour remarquer que j'étais parfois attifée bizarrement et plutôt sale (j'avais les ongles presque constamment noirs et l'on pouvait généralement deviner la composition de mon dernier repas aux taches qui agrémentaient mes vêtements). Dans le peu d'écoles mixtes que j'ai fréquentées, j'avais pourtant plus d'amis que d'amies (pour mon fils, c'est l'inverse). A l'adolescence aussi, j'ai fait partie de bandes où j'étais la seule fille. Aujourd'hui, c'est plutôt l'inverse. Même si j'ai, apparemment, un esprit plus masculin que féminin, j'ai été trop échaudée pour ne pas me méfier des revirements potentiels d'amitiés avec des représentants du sexe opposé. Il arrive toujours un moment où ils semblent découvrir que je suis une femme. Dès lors, le désir fausse tous les rapports.

Mes partenaires me disent souvent que j'ai une mentalité de mec, sans pouvoir m'expliquer de façon précise cette assertion. Mais cela développerait leur côté féminin à eux. Mon franc parler, ma dégaine assumée et mon manque de romantisme y sont peut-être pour quelque chose. Dans ma vie intime aussi, on me reproche un comportement trop masculin. Socialement, jusqu'à mon ex-mari, j'avais besoin d'avoir des compagnons qui réussissaient moins bien que moi. Concrètement, cela se traduit dans certaines activités où les rôles semblent inversés. J'ai eu un compagnon avec lequel je faisais des réfections d'appartement. Contrairement à ce que pensaient nos clients, c'était moi qui me chargeais du gros oeuvre et lui qui s'occupait des finitions. Un autre, à Nantes : quand nous entretenions nos véhicules ensemble, lui passait l'aspirateur, moi, je faisais les niveaux. Dans ma vie professionnelle, j'ai eu à diriger des hommes particulièrement misogynes, qui ne supportaient pas de recevoir d'ordres venant d'une femme...sauf de moi.

Dans notre société actuelle, malgré son évolution, les fonctions, les goûts et les réactions doivent répondre aux normes du genre. Certaines attitudes contraires peuvent avoir un effet castrateur. Je ne prétends pas que ces traits de caractère soient liés au Syndrome d'Asperger mais, plus soucieuses de leur vie intérieure que de leur apparence extérieure et moins soumises aux images conventionnelles, là aussi, les femmes aspies peuvent surprendre.