Ma fille répète souvent : "- De toutes façons, avec ma mère, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !" Et "- On ne vit pas dans un monde de bisounours !" est une rengaine qu'on m'a maintes fois resservie. "- Quand tu auras pris autant de claques dans ta vie que j'en ai prises, tu arriveras peut-être à comprendre et à accepter les gens tels qu'ils sont" me serinait auparavant mon compagnon. Maintenant, c'est plutôt : " - On juge les autres d'après soi-même". Ce qui n'est pas faux.

On a les défauts de ses qualités et vice-versa. Notre naïveté pourrait provenir de notre propre réticence à mentir. Je crois avoir pris plus de claques dans ma vie que la moyenne des gens normaux. Pourtant, je continue à considérer les autres comme bienveillants et donne l'impression de n'avoir tiré aucune leçon de mes expériences négatives. Je n'arrive pas à me départir du principe que les gens sont de bonne foi. Et c'est heureux car quand j'essaie d'analyser les choses en leur prêtant d'autres intentions, je deviens véritablement paranoïaque. A défaut donc de voir tout en noir, je vois tout en blanc, tout en sachant pertinemment que la réalité (et ceux qui la composent) est grise. J'idéalise sciemment ce monde qui, sans cela, me paraîtrait invivable. De l'idéalisme à l'utopie il n'y a qu'un pas. Je passe pour une douce rêveuse et on m'érige souvent la formule "Tu ne pourras pas changer le monde" comme une barrière infranchissable, une fin de non-recevoir.

L'injustice et la violence me hérissent à un tel point qu'incapable d'exprimer mon indignation à sa juste mesure (malheureusement, submergée par mes émotions, plus j'ai de choses à dire moins je parle) qu'elles me laissent, la plupart du temps, dans un état proche de la sidération.

Cet article était en cours d'écriture quand sont intervenus les attentats parisiens qui m'ont complètement fait perdre le fil de ma pensée. Qu'importe, j'y reviendrai plus tard. Je suis les informations chez mon ami (ma télévision ne marche pas,merci Free !) avec la même fascination horrifiée que quand je regardais les images passées en boucle du 11 septembre. Je suis mal, très mal. Je traverse de grosses difficultés financières. Je subis un harcèlement au travail qui est devenu de plus en plus difficile à vivre et qui me culpabilise vis-à-vis de mon fils. Il n'y a, Dieu merci, aucune personne de ma connaissance recensée dans les victimes. Et pourtant, je reste obnubilée par toute cette violence, ces morts, ces blessés, cette souffrance...

 Je n'en parle pas. Quand je rentre du boulot, je demande juste le bilan officiel des victimes pour montrer que je m'y intéresse. Mon compagnon me fait part de toutes ses idées politiques en la matière (que je ne partage pas forcément), mes collègues commentent l'évènement, des polémiques s'engagent sur facebook. Je n'ai pas envie d'écouter, de commenter ou de polémiquer sur quoique ce soit. J'ai juste envie de rester concentrée sur ma douleur intérieure. Quand mon fils rentre, je me sens pourtant obligée de lui demander ce qu'il en a appris à l'école ou ailleurs, ce qu'il en a compris, ce qu'il en pense. Et me voilà en train de tenter de le rassurer, d'expliquer, de façon rationnelle et détachée, historiquement, politiquement, théologiquement, ce qui me parait inexplicable, inhumain, injustifiable.

I have a dream. Celui qu'un jour nous pourrons offrir à nos enfants une terre où le discernement aura pris le pas sur le fanatisme, où le désir de paix et de bonheur surmontera la peur et la haine, où la vengeance sera moins importante que la reconstruction, où l'intelligence humaine sera employée dans un esprit de bienveillance, où personne n'aura à souffrir de ses pairs pour quelque raison que ce soit...

Oui, je sais,c'est de l'utopie...