L'asperger est très respectueux des règles.Il les applique volontiers (et à la lettre) et ne comprend même pas que certains utilisent autant d'énergie pour essayer de s'y soustraire.

La loi et l'ordre (moral s'entend pour une bordélique telle que moi) sont des références précieuses où j'ai très tôt pratiqué l'autodiscipline. Enfant, on me considérait souvent, soit pour une petite fille modèle, soit pour une balance. A l'école, revenue à des établissements publics, je n'appréciais pas l'atmosphère bruyante et agitée que faisaient régner les élèves dissipés. Mes congénères se demandaient si j'étais de leur côté ou de celui des professeurs. A l'inverse, une partie de ceux-ci ne supportait pas que je remette en cause certains de leurs principes. 

Je suis, en effet, soucieuse de la bonne application de la règle. Encore faut-il que celle-ci me paraisse juste. Je ne peux pas adhérer à une règle illogique, absurde ou pire, inique.J'ai donc, paradoxalement, une réputation de quelqu'un de particulièrement docile, à la limite de la soumission totale, et celle d'une révoltée, suivant les regards. Mon père m'appelait parfois gentiment "Madame la raisonneuse" tant je discutaillais sur les détails d'une règle que je ne comprenais pas.Au travail, j'ai eu un directeur qui m'appelait "Arlette"(Laguiller) tant je le fatiguais par mes contestations. Cela ne l'a pas empêché de me faire accéder à un poste de responsable après qu'il eût compris que j'étais la personne la plus à même de faire respecter les règles dans son établissement, une fois en accord avec celles-ci. Un jour, ayant été contrôlés à deux pas de notre domicile, des policiers nous avaient demandé de garer notre véhicule et de rentrer à pied, vu l'état d'ébriété de mon ex-mari (je n'avais pas encore le permis de conduire à l'époque). Celui-ci était décidé à le reprendre après avoir fait un tour de pâté de maisons et s'être assuré que les policiers étaient repartis. Il a dû me porter dans la voiture de force et s'est bien moqué de ma naïveté. Je ne suis pas une sainte, loin de là. J'ai moi-même contrevenu bien des fois aux règles. Mais le faire me rend mal à l'aise et j'ai l'impression que ma conscience me tourmente bien plus que la moyenne des gens. De plus, mes règles ne sont pas forcément celles des autres. Je peux donc paraître insupportablement tatillonne et ingérable à la fois.

Cette volonté d'être en conformité (tiens, pour une fois que c'est moi qui suis conforme à quelque chose !) avec la règle m'apporte bien des déboires. Elle pourrait même expliquer en partie le harcèlement dont j'étais victime dans le milieu scolaire et qui continue dans le milieu professionnel sans compter les nombreuses railleries qu'elle occasionne dans la vie quotidienne. Se voir repris ou dénoncé par un pair, un collègue, un ami est considéré comme une trahison par les neurotypiques. Respecter scrupuleusement la règle même en l'absence de tout témoin est considéré comme une tare, voire le summum de l'imbécilité. Je m'exerce donc à commettre certaines infractions pour ne pas paraître trop idiote, m'efforce de prendre du recul et d'accepter l'à peu près dans d'autres situations même si, comme tout bon autiste qui se respecte, j'ai cette petite phrase qui me trotte dans la tête : "La règle, c'est la règle".