On parle beaucoup des crises des enfants autistes. Certaines peuvent faire peur par leur violence. Les miennes, à part peut-être une brève période pendant mon adolescence, n'étaient pas redoutables.Elles se manifestaient par des séances de larmes qui m'épuisaient et énervaient mon entourage. Elles étaient imprévisibles et interminables, seul mon père parvenait parfois à me calmer. On ne pouvait pas les qualifier de caprices puisque ce n'était jamais dans le but d'obtenir quoique ce soit, sinon la paix. D'ailleurs, souvent je me réfugiais au fond du jardin pour pleurer tout à mon aise.On m'appelait "la fontaine" et "le saule pleureur". A l'époque, j'étais bien incapable d'en expliquer la cause. Ma mère, qui, paradoxalement, le reste du temps me taxait d'intouchable, d'indifférente à tout, me disait : "- Chez toi, ce n'est pas de la sensibilité, c'est de la sensiblerie". Une incapacité à mettre un mot sur mes émotions parfois contradictoires (alors que je ne manquais pas de vocabulaire), ou une surcharge de bruits ou d'odeurs, mêlée sans doute à de la fatigue m'amenait à cet état latent que certains autistes appellent "shutdown". Il suffisait alors d'une étincelle pour provoquer l'explosion, le fameux "meltdown".

Ainsi, je me rappelle très clairement, le jour où mes parents nous ont emmenés au cinéma voir "West Side Story". Selon les souvenirs d'une de mes soeurs, j'étais imperméable aux aventures humaines. Seuls les films ayant un animal pour héros parvenaient à me toucher. Ce jour-là, pourtant, la magie du cinéma (ou des chants et chorégraphies, j'aime particulièrement les comédies musicales) a opéré. J'ai été submergée par une vague d'émotion dont je n'ai pourtant rien montré. Peu de temps après, mon frère m'ayant légèrement bousculée, je suis partie en crise de pleurs et de cris... Cet exemple est anecdotique. Il vise à démontrer que ces crises n'étaient pas forcément liées à une cause apparente, ni même à de la tristesse, mais aussi que la difficulté à exprimer ou même analyser un sentiment peut engendrer un véritable mal-être.

En grandissant, les crises de larmes se sont raréfiées (bien que mon ex-mari avait coutume de dire qu'il me fallait pleurer une fois par mois pour me sentir bien), elles représentaient pour moi des signes de faiblesses qu'il me fallait à tout prix endiguer. En revanche, je somatisais beaucoup. Aux maux de tête tenaces que je traînais depuis l'enfance, sont venus s'ajouter des maux de dos, de ventre, des crampes d'estomac, des douleurs articulaires, de brusques chutes de tension... Le moindre stress (et je possède des facultés extraordinaires pour arriver à me noyer dans un verre d'eau) occasionnaient l'un ou l'autre de ces symptômes, si ce n'était plusieurs à la fois. Peu habituée à me plaindre, encore moins à consulter, je prenais ces petits tracas avec humour en me disant que je ne ferai pas de vieux os...

Après la fin de ma vie conjugale, je commence à avoir des crises d'angoisse qui provoquent de fortes douleurs thoraciques et maxillaires. Suite à un sérieux malaise qui m'amène à l'hôpital où une batterie d'examens ne révèle rien, mon médecin me dit que c'est psychologique. Je maudis ce corps qui me trahit et m'efforce de me détendre et de respirer doucement lorsque je sens la crise arriver... jusqu'à mon second séjour dans le même établissement, cinq ans plus tard, en passant encore par la case "urgences". Cette fois, les cardiologues ne croient pas à la source psychologique et décident de me garder jusqu'à ce qu'ils trouvent ce que j'ai. Après cinq jours d'hospitalisation et une coronarographie qui ne décèle qu'un discret arthérome et une légère malformation, le diagnostic tombe : spasmes coronariens. Ce sont des contractions bien réelles (ouf, rien d'imaginaire ni de psychologique !) qui produisent les mêmes effets qu'un infarctus (les électrocardiogrammes et les prises de sang l'attestent) et sont très rarement (et, j'ai l'impression, récemment) observées. Je suis soulagée qu'ils aient trouvé quelque chose même si j'ai l'impression, depuis, de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Si je vous donne autant de détails sur ma santé, ce n'est pas pour le plaisir d'élaborer une litanie d'hypocondriaque.

J'ai remarqué que ces crises de souffrance physique intervenaient exactement dans les mêmes circonstances que les crises de larmes : quand je suis fatiguée, en retard (hé oui, la ponctualité est une de mes "psychorigidités"), quand on me crie dessus (pas pour ce que cela a de communément désagréable mais pour les décibels), quand j'ai peur (le plus souvent, par anticipation), quand on m'oblige à parler ou qu'on me pousse à m'expliquer...

Mon fils, lui, fait régulièrement des crises de larmes. Contrairement à celles que j'avais à son âge, elles ne sont ni bruyantes ni longues. Je le câline un peu mais surtout, je lui accorde du calme et du silence. Dans ces moments-là, l'abreuver de questions sur ce qui le met dans cet état ne fait que prolonger la crise. Parfois, à force de revenir à la charge, il arrive à me l'expliquer. Mais, généralement, la moindre allusion menace de le faire replonger dans les pleurs ou ne recueille qu'un vague "- je ne sais pas".

Beaucoup de parents seront déçus par cet article. Non, je ne sais pas ce qu'est une crise de meltdown violente. Je n'ai aucune recette miracle à proposer même pour de simples crises de larmes. Aux dépités, je conseille de lire "Le meltdown n'est pas une crise de colère" dans le blog dont vous trouverez l'adresse dans les commentaires.

 Retenez seulement ceci : de même que les enfants autistes deviennent des adultes autistes, les crises ne disparaissent pas en grandissant. Elles évoluent. 

Quand nous sommes en shutdown, nous ne faisons pas la gueule, nous essayons de rétablir notre équilibre intérieur pour éviter le meltdown.

Tenez en compte, s'il vous plait car comme quelqu'un l'a fort justement écrit dans un forum malheureusement aujourd'hui inaccessible : "Il est important de respecter un shutdown, c'est une politesse autistique, un moyen de se maîtriser, parfois le seul à notre portée. "