La question qui a taraudé mon fils de l"entrée au primaire jusqu'à l'année dernière, celle qui lui tenait à coeur au point qu'il osât l'exprimer était "- Comment se fait-on des amis ?". 

Voilà une des choses les plus naturelles qui soit, qui se crée spontanément au contact de la société mais qui reste parfois une énigme pendant bien longtemps pour un aspi.

 Au concours de la plus populaire des filles, j'arrivais bonne dernière mais je n'ai pas manqué d'amis. Dès ma plus tendre enfance, j'avais un petit voisin avec lequel j'entretenais un sentiment "amoureux" tel qu'on en a à cet âge. Par la suite, changeant souvent d'école, spontanément mise à l'écart par l'ensemble de la classe,mais toujours désireuse d'aller vers les autres, je repérais vite une autre brebis galeuse qui allait devenir ma compagne inséparable pour l'année scolaire. Dans un milieu bourgeois provincial très collet monté et respectueux des convenances, je n'avais pas de mal à trouver celle qui détonait : l'une parce qu'elle portait ses jupes trop courtes, l'autre, parce qu'elle venait de Paris... Le couple le plus bizarrement assorti que j'ai pu former était avec mon amie C. Tout le monde riait sous cape en nous voyant passer : La grande noire avec deux ans de retard et la petite jaune avec deux ans d'avance...

Mise à part cette relation exclusive, j'étais plus à l'aise avec les adultes ou, au contraire, les tout-petits.Ce décalage avec les gens de ma génération subsiste encore, bien que moins flagrant et avec des exceptions (surtout aspies). A la réflexion et en voyant évoluer mon fils, je me dis qu'un manque d'intérêts communs pourrait l'expliquer. Ce que je ne m'explique toujours pas, par contre, c'est cette mise à l'écart spontanée, instinctive, avant même d'avoir eu l'occasion d'ouvrir la bouche et cela, dès l'enfance, donc par des êtres censés être dénués d'idées préconçues. La psy d'une amie aspie (ou de son fils) avait pour théorie que l'homme étant un animal grégaire, ce serait nous, inconsciemment, par notre attitude, par notre posture, qui enverrions des signaux mal ou non interprétés. Bref, le troupeau ne reconnaîtrait pas un de ses membres. Bien que cette notion reste très abstraite, elle reste à creuser et je la trouve intéressante.

Mon fils s'est fait ses premiers amis l'année dernière, à l'occasion des vacances d'été. Une passion commune pour les animaux l'a rapproché de deux frères en villégiature à Noirmoutier. Cela lui a permis de reprendre confiance en lui et même de se trouver une amie à le rentrée d'après. Celle-ci l'a beaucoup aidé et mon fils avait fini par être bien intégré dans sa classe. Cette année, tout est à recommencer. J'ai bien essayé de lui suggérer mes tactiques d'approche, mais lui, s'en sent incapable. Il me reste un espoir : une initiative du collège qui fait intervenir une association au mois d'octobre pour sensibiliser les jeunes à la mise à l'écart de personnes susceptibles d'être victimes de harcèlement.

Aujourd'hui, je n'ai gardé aucun ami d'enfance. Une rupture avec mon milieu à l'adolescence n'a certes pas aidé les choses, peut-être ne s'agissait-il pas d'une véritable amitié mais d'un compagnonnage de circonstance, mais, surtout, j'ai beaucoup de mal à maintenir un lien dans le temps, même avec des gens que j'aime ou que j'apprécie. Une relation, cela s'entretient. Or, malgré les moments agréables partagés, même si je l'ai appris depuis, j'ai du mal à la faire durer. Cela demande des appels téléphoniques au cours desquels je ne saurais pas quoi dire, des envois de cartes de voeux à l'occasion de Noël ou du nouvel an (pratique que je trouve affreusement conventionnelle, donc pas du tout sincère)...

Je me contente donc de garder de mes amis d'enfance une nostalgie authentique mais rarement exprimée, comme le reste de mes sentiments d'ailleurs....