Ce sont des caractéristiques cliniques du syndrome d'Asperger qui interpelleront peut-être plus le profane que des émotions, des sentiments abstraits et  imprécis. Je suis sujette aux deux. Je ressens la douleur mais suis incapable de l'évaluer correctement. Quelques anecdotes pour mieux vous expliquer cela :

Enfant, je me suis brûlé les deux mains sur une plaque électrique. Je devais avoir entre 8 et 10 ans. Je me souviens précisément de cette scène. Je la revois encore se dérouler au ralenti : Je vois et entends ma peau grésiller, je ressens la brûlure et j'ai un temps de réaction avant d'enlever mes mains. J'ai mal. J'hésite à aller voir ma mère. Quand j'ose enfin la déranger, et m'en justifier par un timide "- Je me suis brûlée", elle interrompt brusquement son activité pour se précipiter vers moi. C'est l'odeur particulière de chair grillée, provenant de la cuisine, qui l'a alertée. Je n'ai ni crié, ni pleuré alors que je passais pour la grande douillette de la famille. Mes mains étaient sérieusement brûlées. J'en garderai la trace toute ma vie.

L'été dernier, je toilette avec un ami un cheval qui se cabre et me retombe sur le pied. Le choc me fait mal mais j'accuse le coup pour ne pas effrayer davantage l'animal. Je dis à mon ami que j'ai mal. Mais là où quelqu'un d'autre aurait hurlé, moi je ne fais que murmurer. Il n'y attache donc pas d'importance. Ce n'est qu'au bout de plus d'une demi-heure que je boite jusqu'à la voiture, le laissant finir seul. Quand il me rejoint, j'ai réussi péniblement et précautionneusement à retirer ma botte. Ma chaussette bleue marine est imprégnée de sang. Il m'aide à l'ôter et alors que je me demande dans quelles chaussures je pourrai rentrer le lendemain pour aller travailler, il me dit que la question ne se pose plus et qu'il m'emmène aux urgences. Arrivés là-bas, au médecin qui m'examine et me demande d'évaluer ma douleur sur une échelle de 1 à 10, il répond à ma place : "- Attention, je crois qu'elle n'a pas la même perception de la souffrance que nous". Il est prié de sortir. Je l'évalue à 1. En fait, j'ai une fracture ouverte de l'orteil. L'ongle est fendu trop profondément. On doit me l'arracher pour m'en coudre un prothétique. Je refuse les analgésiques toute la nuit. Je n'en vois pas l'utilité. Au matin, l'interne remet en cause l'interprétation de la radiographie ("- Vous n'avez pas mal ? Mais non alors, ce n'est pas cassé !"). Je demande quand même une anesthésie locale. Quand il procède à l'opération, il n'y va pas de main morte. Il est fatigué et pressé de rentrer chez lui. Je suis sa dernière patiente. La douleur est intense, insupportable. Je dois insister plusieurs fois, en larmes, pour qu'il consente à rallonger la dose d'anesthésiants. A la fin, il s'excuse : il s'est trompé. C'est bel et bien cassé. Il a mal évalué le temps et la difficulté de l'opération.

A la réflexion, dans le genre, je vois pas mal d'autres faits auxquels je ne prêtais pas attention avant.

La naissance de ma fille : "- Vous n'avez pas mal au ventre ? Vous êtes en train d'accoucher." (Pour mon fils, ce fut une autre histoire...)

Au boulot (activité professionnelle très physique) : "- Je vais y alller mollo ces temps-ci. J'ai mal. Je me suis cassé le coccyx". "- Pff! Si c'était vraiment cassé, tu ne pourrais pas travailler comme ça !" Il faut que je rapporte mes radiographies pour qu'on me croie...

J'ai été plusieurs fois victime de véritables "passages à tabac" (perte de connaissance, traumatisme crânien, amnésie courte mais totale, dent cassée...). A chaque fois, je ressentais les coups mais atténués, comme si j'étais enveloppée dans un cocon protecteur constitué de couches d'ouate et mon seul souci était de lutter contre l'évanouissement.

Mes brûlures sont légions. Mais seule leur cicatrisation m'en indique le degré.

A l'inverse, je suis extrêmement sensible aux tendinites, aux douleurs musculaires. Certaines peuvent durer des mois (années ?) et aller jusqu'à m'interdire certains gestes.